Après Kippour

post_jeune.jpg
 

Normalement, je devrais être au lit... mais, le défi du billet quotidien m'a entraînée sur mon ordinateur, histoire de poster avant les douze coups de minuit, et je ne sais pas si c'était la meilleure idée qui soit. 

Une journée intense et fort "réussie" (je n'étais pas organisatrice, ni même dans le choeur comme par le passé, donc, la notion de réussite est très relative, ce serait plutôt les membres des commissions qui pourraient évaluer en ces termes !). Il a fait beau, j'ai passée la journée entière à la synagogue, et même si je suis rentrée bien plus tard qu'initialement envisagé, j'ai trouvé M. Ziti parfaitement à l'aise avec le fait que son heure du dîner était largement dépassée : il est clair que des années de "pratique" lui ont bel et bien fait comprendre qu'à Yom Kippour il n'y a pas vraiment de repas sur la table ! Je lui avais laissé la challah entamée lors de notre dîner de pré-jeûne avec mes invités, pour qu'il puisse grignoter si je rentrais vraiment très tard, mais il n'y a même pas touché, attendant par conséquent le motsi (la prière que l'on prononce avant la consommation d'un repas contenant du pain, ce sel de la terre, pour lequel on rend grâce avant de se servir). 

Il avait école, je lui avais préparé sa gamelle avant de commencer le jeûne hier, et j'ai pu de mon côté m'abstraire de toute pensée matérielle ayant trait à la bouffe, grâce à un repas très bien conçu que nous avons partagé avec les mêmes convives qui étaient venus chez moi à Rosh ha Shanah. 

Les offices se sont succédés, pas toujours de mon goût absolu, mais comme je l'ai répété ici, ma bonne volonté à participer à la vie de cette synagogue malgré ses défauts a pris pour moi le dessus sur mon esprit chagrin. Mon amie Lynn a assisté à l'office principal du matin, avec ses deux enfants et son mari, qui avait également une participation publique extrêmement émouvante : cette année, le comité chargé d'organiser les fêtes avait réussi à faire passer une pratique que notre rabbin avait instaurée après son arrivée dans notre ancienne synagogue, à savoir intercaler des témoignages personnels au cours de l'office, de parcours individuels. Cette année, le thème était "l'étincelle juive" et comment chacun à partir de son histoire propre avait senti cette étincelle prendre, et quel était le parcours menant à l'implication dans la communauté. Honnêtement, c'est sûrement ce qui m'a touchée le plus comme moments forts, plus que la prière rituelle, même si parfois, je dois à la vérité de dire qu'il y a aussi eu quelques moments forts, mais beaucoup plus brefs, voire subreptices pour moi. 

J'ai pu embrasser mon amie, mais elle ne m'a pas parlé, à peine souri, et il est clair qu'elle est très malade, je l'aurais à peine reconnue si je ne m'y étais pas attendue. La tristesse m'a parfois submergée d'autant plus que l'an dernier, aux grandes fêtes, c'était aussi l'adieu à Kathy que j'avais marqué comme la pierre qui me rappelerait où j'étais la dernière fois que je l'aurais vue vivante. Et je crois bien que cette fois-ci aussi, pour Lynn, il n'y aura pas de rencontre supplémentaire, je ne suis plus depuis une dizaine d'années, dans le cercle des proches qu'elle a conservés qui auraient la possibilité de participer à ces moments si intimes là, et c'est un crève-coeur, mais c'est aussi tout à fait normal. Les enfants, tous deux adultes, m'ont embrassée chaleureusement et nous avons échangé, quelques mots de réconfort et d'offre à rester en contact coûte que coûte, qui s'ils n'y donnent pas suite immédiatement, ne m'étonnera pas. 

Quant à notre rabbin qui est mourant, beaucoup ne le savent toujours pas, et l'autre rabbin multiplie les allusions, en guise de préparation, j'imagine, à la nouvelle pour quand elle viendra. Son sermon de Kol Nidre était largement inspiré de celui qui avait été rendu public d'un autre rabbin, il y a plus de trente ans, et qu'il avait intitulé "Cinq minutes qui vous restent à vivre". Ce rabbin ne savait bien entendu pas qu'il s'agirait de son dernier sermon, car tragiquement il mourrait quelques mois plus tard dans un crash aérien. Le thème de son sermon, qui est un thème classique pour le Yom Kippour, invitait à vivre comme si l'on devait mourir dans les jours, voire minutes qui suivent, et d'avoir par conséquent toujours à l'esprit cet examen de conscience, nous permettant de nous servir d'une boussole ou d'un compas éthique pour nos décisions au quotidien. Le jour du Grand Pardon est un rendez-vous annuel avec cette conscience aigüe de notre mortalité, de cette condition humaine qui fait que nous ne sommes que de passage dans un grand tout, mais que nous avons l'immense privilège dans ce temps limité de pouvoir marquer de bonnes pierres par nos actions, et de léguer à la génération qui suit ce souvenir sur lequel bâtir. 

C'était donc une journée sur le thème de la vie et de la mort, et quand je dis que pour moi cela a été une journée "réussie", c'est que je souhaitais vraiment pouvoir ressentir que j'étais dans ce thème là, dans cette dynamique ou dualité, à la regarder en face, sans confusion des émotions, et sans doute avec l'intention d'en tirer de la force pour les jours à venir, ou les semaines ou les mois. Bien sûr, je ne saurai si cette intention a été couronnée de succès qu'à l'épreuve des jours ou semaines qui viennent, et je ne saurai si j'ai gagné un peu de cette force que je venais chercher dans la prière communale et rituelle. Je ne m'attendais pas à une expérience mystique puissante, et si elle avait eu lieu, elle aurait été un "bonus" ou cerise sur le gâteau.

Il y avait aussi énormément de personnes que j'aurais aimé voir, et ce n'était pas ceux qui étaient là, ceux de "mon" cercle, dont je dois maintenant aussi accepter de faire le deuil, mais j'ai été agréablement surprise par les réactions de personnes qui sont des membres de longue date et qui n'avaient jamais trop pris la peine de m'approcher, qui l'ont fait cette fois-ci, soit parce qu'ils ont eu l'occasion de suivre mes écrits et connaître ainsi mes positions et états d'âme via les réseaux sociaux, soit parce qu'ils avaient plus de liberté à m'approcher, puisque je n'étais plus "accaparée" par mes fonctions de l'ancienne syna. 

Bref. A cette heure tardive, et une fois restaurée, je suis prête à repartir pour l'année qui s'annonce très chargée, émotionnellement, politiquement, psychologiquement, professionnellement. 

Billet original sur Un jour @ la fois

Haut de page