Retour au bercail

Je retrouve les gestes autrefois familiers.

Acheter un ticket. Vérifier le quai de départ. Composter. Monter dans le train, sortir papier et stylo, ajuster mes écouteurs sur mes oreilles. Dès les cinq premières minutes, je reconnais le trajet jusqu’alors oublié, que je ne peux m’empêcher de comparer à celui du train régional que je prenais souvent en Allemagne.

Je compare beaucoup de choses avec l’Allemagne, depuis la position des administration sur une échelle allant de la volonté de me rendre service à celle de tirer un malin plaisir à éviter de le faire jusqu’aux mecs qui emmerdent les filles dans le métro. Paris n’en sort pas glorieuse, mais il y a du fromage et des baguettes chaudement sorties du four, alors ça va.

Le train traverse la forêt alors que je marque le manuscrit[1] de coups de stylos tour à tour rageurs et enthousiastes. Je regarde par la fenêtre et me fais la remarque que cela fait bientôt neuf ans que je n’ai pas fait ce trajet. Quelque chose dans le paysage, je ne sais pas quoi exactement, me rappelle que mon arrêt est proche. Je range mes affaire, me lève, descends.

Arrivée à la gare, un instant de panique : je ne reconnais rien, et je n’ai même pas pris la peine de regarder un plan avant de partir pour me remémorer la géographie locale. Ah, voilà le bus, non, celui-ci va dans le mauvais sens. Ah, c’est ici. J’espère que je retrouverai où descendre.

Sitôt le bus parti, cependant, je reconnais les environs et m’en émerveille : quelques minutes auparavant, j’aurais été incapable de tracer un plan de la ville. Voici l’entrée de ville. Je tourne la tête pour vérifier que le supermarché est bien là où je pense. Et ça, la rue Grande, non ? Voici l’autre supermarché. La librairie. La boulangerie sympa. Le carrousel. Tiens, je vais descendre là, ce n’est plus très loin maintenant.

Ici, le bureau de poste d’où j’ai envoyé mon dossier de candidature en thèse aux États-Unis. Là, le cinéma, et puis le resto à la terrasse duquel un jeune homme charmant avait été le seul à me dire explicitement qu’il préférerait que je ne parte pas. C’est à peine si je sais ce que lui est devenu, depuis le temps. Je tourne à gauche, hésite un instant, décide de poursuivre. Il y a des gens auxquels je pourrais demander mon chemin mais j’aimerais d’abord voir où mes pas me conduisent.

Ma mémoire ne m’a pas trahie, j’y suis. Voilà l’entrée, l’accueil, il faut passer à gauche, ici, non, là ! Voilà. La cafétéria, le bâtiment. Je tape le digicode qu’on m’a redonné hier, pousse la porte, une avalanche de souvenirs pêle-mêle m’assaille, les gens, des bribes de conversation, des sourires. Je monte les escaliers, passe devant les toilettes des femmes (ai-je jamais su où étaient les autres ?), m’arrête sans hésiter devant le premier bureau. C’est bien là, je la reconnais tout de suite ; je dis mon nom, et nous tombons dans les bras l’une de l’autre. Ça fait longtemps ! Eh oui.

Viens, je vais te montrer. Je la suis dans le petit escalier intérieur, voilà où est maintenant le bureau du directeur, celui du labo n’a pas changé. C’est là que je m’installe maintenant.

Il y a neuf ans, c’est entre ces murs que j’avais eu le coup de foudre pour la recherche. Que je m’étais dit que, oui, c’était ça que je voulais faire quand je serai grande. J’avais, à l’époque, vaguement formulé le projet de faire un post-doc à l’étranger, peut-être en Allemagne, par exemple dans cette petite ville pas très loin de la frontière où il avait l’air de se passer des tas de choses chouettes, et où j’ai fini par atterrir, six ans plus tard, alors que j’avais oublié avoir jamais eu cette idée. C’était quand je pensais encore que je ferais ma thèse en France, que partir pour trois ans c’était beaucoup trop long. Et puis je suis partie, pour huit ans au total. Je n’avais jamais imaginé, durant toutes ces années sauf la dernière pendant laquelle j’ai œuvré tout d’abord à obtenir le poste qui venait miraculeusement de s’ouvrir et que l’on aurait pu croire écrit pour moi, et ensuite à me préparer à le prendre, que je rejoindrais un jour de nouveau cette équipe.

Je prends un instant pour me dire, encore une fois, que je finis toujours par sentir la rose[2].

Plus tard, j’établis avec mon directeur la liste de mes objectifs pour l’année. Recherche, enseignement, valorisation. Dans aucune de ces catégories aurais-je pu rêver d’une meilleure adéquation entre ce que je souhaite faire et ce que l’on attend de moi. Heureusement que l’angoisse de mon indépendance, des responsabilités qu’elle me confère et de la créativité qu’elle requiert est là pour me faire garder les pieds sur terre.

Le soir, je fais en sens inverse le trajet familier, que je pousse désormais jusqu’à une autre station de métro, un autre appartement, mon appartement à moi, rien qu’à moi[3]. Toutes ces années durant, j’ai trouvé ma communauté scientifique, testé diverses eaux professionnelles, mais aussi développé mes goûts, mes idées, construit des amitiés. Je referme la porte et cette pensée, née il y a neuf ans et tout aussi soignée, encouragée, nourrie que malmenée depuis, finit de se frayer un chemin jusqu’à mes lèvres et je l’exprime dans un murmure. I belong.

Notes

[1] Je m’habituerai un jour à utiliser ce terme pour une version non-définitive d’un texte écrit sur ordinateur.

[2] Excusez-moi de préférer la version anglophone à celle du cul bordé de nouilles.

[3] Le propriétaire a probablement quelques réserves à l’encontre de cette qualification.

Billet original sur American Rhapsody

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